Ainsi la communauté internationale envisage de reconnaître l’indépendance du Kosovo. On devine les conséquences dans une région où beaucoup réclament un redécoupage des frontières sur des bases ethniques et se sont massacrés réciproquement dans ce but. Elles iraient même au-delà des Balkans et plusieurs pays européens dont Chypre, la Grèce et l’Espagne (mais pas la France), s’opposent encore à une déclaration d’indépendance unilatérale qui donnerait des arguments aux séparatistes de leurs propres pays.
Maintenant six mois sans gouvernement : la crise de la Belgique s’approfondit. Les milieux économiques disent leurs intérêts vitaux dorénavant menacés. Yves Leterme, le nationaliste flamand vainement chargé de former un gouvernement après sa victoire électorale, vient de qualifier la radio-télévision publique de « Radio mille collines », en référence au génocide rwandais. Ici, personne encore n’ose imaginer les conséquences qu’aurait l’explosion du pays, au cœur même de l’Europe, entre France et Allemagne.
La Yougoslavie avait 74 ans lorsqu’elle éclata. La Belgique en a 177. A l’échelle du monde, c’est déjà une vieille Nation. On en déduit la solidité des Etats fondés il y a moins de 50 ans. Que dire alors de l’Union européenne ? L’Europe fêta seulement cette année son cinquantenaire. Et 12 membres de l’Union sur 27 l’ont rejoint il y a moins de quatre ans… Comment assurer dans ce contexte la cohésion d’un ensemble aussi jeune ?
L’unité des Etats Nations au 19e et 20e siècle se construisit de diverses manières. Certaines furent sanglantes : la guerre, le fascisme. D’autres furent un pas en avant : la souveraineté populaire, le progrès social. L’Europe a été le lieu où toutes ces formes s’inventèrent, les meilleures comme les pires. Elle pourrait continuer dans la voie du meilleur. Elle peut aussi basculer dans le pire. Car le capitalisme de notre époque s’oppose radicalement à la construction d’espaces socialement et démocratiquement intégrés. Pour l’heure l’Union a choisi de se plier à cet impératif. Elle s’apprête à adopter un traité qui renonce à l’harmonisation sociale avec une clause non écrite qui interdit toute consultation du peuple. Que lui resterait-il alors pour susciter l’adhésion des populations ?
Beaucoup de dirigeants européens se sont posée cette question dans leur propre pays. La Pologne post-communiste a pensé se fonder sur la religion. L’Angleterre de Tony Blair a tenté de recréer le « lien social » par la famille et les communautés. Les droites italiennes et françaises ont intégré dans un nouveau discours le nationalisme de leurs ailes extrêmes. Ceci donne un avant-goût de ce qu’ils veulent faire pour l’Europe elle-même. Ainsi le nouveau traité se réfère aux héritages religieux de l’Europe. Et il sera signé cette semaine dans un monastère. Et sur la politique étrangère, il prévoit que les Etats-membres s’engagent à augmenter leurs dépenses d’armement.
Cette évolution du projet européen est d’autant plus préoccupante qu’elle se produit dans un contexte de complicité des médias avec tous les formes d’obscurantisme. Et de silence des politiques. Pourquoi l’absence de réactions au soutien régulier de Sarkozy aux religions ? Déjà son discours aux ambassadeurs qui faisait du choc entre l’Islam et l’Occident le défi majeur de la diplomatie française a été largement occulté. Mais pas un mot n’a filtré sur ses propos en Algérie, à l’Université de Mentouri. Il y annonce pourtant être venu à Constantine « qui porte le nom du premier empereur romain converti au christianisme » parce que « tout homme qui vient à elle ne peut s’empêcher quelles que soient ses croyances d’éprouver à son contact ce sentiment religieux d’être dans un de ces lieux sacrés où le Ciel paraît si proche et la foi si naturelle ». Nul ne s’est étonné qu’il s’adresse aux « jeunes d’Algérie » en leur demandant d’être « fiers d‘être des jeunes musulmans parce que la civilisation musulmane est une grande civilisation ». Nul n’a dénoncé l’exclusion des non croyants dans ses phrases qui commencent de manière récurrente par « si chacun d‘entre nous, Chrétiens, Musulmans, Juifs »… Et nul ne lui a demandé de préciser sa pensée lorsqu’il a déclaré que « la France et l‘Algérie ont besoin l‘une et l‘autre d‘une politique de civilisation qui ne produise pas seulement des progrès matériels mais qui produise aussi des valeurs, qui produise aussi de l‘identité, qui produise aussi une espérance ».
Quant à la visite de Kadhafi, elle est largement commentée, mais jamais pour la mise en scène du « dialogue des civilisations » à laquelle se prêtent à la fois le dirigeant lybien et Sarkozy qui n’a pas hésité à déclarer « au nom de la France » que « le partage du nucléaire civil sera l'un des fondements du pacte de confiance que l'Occident doit passer avec le monde musulman ». Ce mélange systématique du national et du religieux, du politique et de l’identitaire n’est pas fortuit : il est ce qui reste pour fonder la Nation lorsque l’intérêt général n’est plus aux commandes. Ce projet doit être dévoilé et combattu. Car l’Europe n’y résisterait pas. Et la France républicaine pas davantage.
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