Retour d'Irlande

Publié le par François delapierre

Par  François Delapierre


Retour d'Irlande

Pur hasard de calendrier, la campagne irlandaise du « non » de gauche réunissait ses correspondants à l’échelle nationale la veille du déplacement de Nicolas Sarkozy à Dublin. Cela tombait plutôt bien sur un plan pratique puisque les amis irlandais du « non » de gauche tenaient beaucoup à ce que je participe à ces deux événements. Je n’aurais donc pas à choisir. Mais cela tombait surtout politiquement à pic. La volonté affichée par Sarkozy de refaire voter les Irlandais soulignait en effet l’importance de la campagne pour le respect du « non » irlandais préparée par les responsables du CAEUC (Campaign Against the EU Constitution).

LE NON DE GAUCHE MAINTIENT LA PRESSION

La réunion se tenait dimanche 20 juillet (si !) au « Teacher’s Club » de Dublin. C’était la première fois que le réseau du CAEUC se réunissait au plan national. Les intervenants étrangers parlaient l’après-midi. J’étais en bonne compagnie : Tobias Pflüger, député européen membre de Die Linke, et deux représentants d’Attac, l’autrichien Siegfried Bernhauser et le français Thomas Herreng. Que pouvais-je apporter à la réflexion des amis irlandais ? D’abord l’expérience du « non » français. Pour les aider à éviter nos erreurs. Le « non » de gauche français a trop négligé le « service après-vente » du 29 mai 2005. La plupart de ses composantes sont rapidement passées à autre chose alors qu’il restait à obtenir le retrait de la signature de la France et l’enterrement définitif du projet de Constitution européenne. Bien sûr il y avait l’élection présidentielle à préparer. Et celle-ci déterminait pour une bonne part la suite : seule la victoire d’un partisan du « non » nous aurait mis en situation d’enclencher un « plan B ». Toujours est-il qu’une fois la présidentielle perdue par la gauche, Sarkozy n’a eu qu’à tirer la Constitution européenne de son coma pour la bonne raison qu’elle n’avait jamais été déclarée morte. Or c’est la même stratégie qui se met en place après le « non » irlandais : la poursuite des ratifications en attendant que le « pays récalcitrant » ait trouvé une « solution ». Fort heureusement les camarades irlandais n’ont pas attendu mes conseils pour préparer l’étape suivante. Il faut dire que la perspective d’un second référendum suffit à maintenir le réseau en éveil. Une campagne « no means no » pour le respect du vote est déjà lancée. Et le CAEUC cherche dès à présent à renforcer son réseau militant, en développant les adhésions individuelles, pour être en mesure de faire face à cette nouvelle étape. Tous disent avec beaucoup de maturité « les choses sérieuses commencent maintenant ». En revanche, il m’a fallu aider les militants irlandais à comprendre que l’avenir du traité de Lisbonne se jouait pour l’essentiel dans leur pays. Ainsi vont les hasards de l’histoire ! Beaucoup espéraient que désormais le « non » irlandais rebondirait à Berlin ou à Paris. J’ai dû doucher leur enthousiasme en leur expliquant que nous Français n’avions guère de moyens d’agir, et qu’en définitive le verrou irlandais concentrait les espoirs des millions de citoyens européens hostiles à ce traité. Je crois qu’ils avaient encore du mal à concevoir que l’avenir de l’Union européenne puisse se dessiner dans leur Ile de 4 millions d’habitants aux confins de l’Europe. Je repartais néanmoins en leur promettant de proposer aux personnalités et organisations qui s’étaient mobilisés au sein du CNR (comité national pour un référendum) afin de faire respecter le « non » français l’organisation d’un meeting pendant la présidence française avec des représentants du « non » irlandais pour aider à rompre l’isolement des Irlandais.

UNE AFFAIRE MAL EMMANCHEE

Donc Sarkozy est venu le lendemain lundi. Officiellement pour « écouter ». En réalité Sarkozy sait très bien que la majorité des Européens ne se reconnaît pas dans le cours actuel de la construction européenne. Lui-même l’a dit et a justifié le refus d’organiser des référendums populaires sur le traité de Lisbonne au nom du fait que ceux-ci risquaient partout d’être perdus. Le vrai motif de sa venue est donc ailleurs. Les dirigeants irlandais du « oui » réclament « du temps » avant de relancer une procédure quelconque de ratification.
Or Nicolas Sarkozy est pressé. Il tient à ce que le traité de Lisbonne soit ratifié avant les prochaines européennes. Car celles-ci pourraient permettre aux citoyens de s’en mêler. Sa venue en Irlande vise donc à bousculer le calendrier. Pour autant, on peut s’interroger sur l’efficacité de ce déplacement. Tout compris, Sarkozy doit rester 4 heures sur le sol irlandais. Juste le temps d’une rencontre avec le premier ministre Brian Cowen suivie d’une table-ronde avec diverses personnalités irlandaises. La mise en scène de cette rencontre est particulièrement contre-productive. Une vingtaine de représentants du « oui » et du « non », pêle-mêle, ont été choisis par Sarkozy sur des critères mystérieux et convoqués à l’Ambassade de France pour un entretien minuté à une heure. Là-bas, en territoire étranger, chacun doit exposer son point de vue en 2 minutes trente maximum. Les dirigeants du Labour et du Fine Gael (parti irlandais membre du même groupe parlementaire que l’UMP au Parlement Européen), respectivement 3e et 2e partis du pays, ont refusé de s’y rendre. Brian Cowen leur a donc organisé une petite rencontre privé avec Sarkozy dans ses propres locaux. Et les participants restants ont vu leur temps de parole allongé à… 3 minutes ! Bien sûr toute la presse irlandaise se gausse de cette grossière « opération de communication ». A dire vrai on ne voit pas encore ici de faille qui permettrait à Sarkozy de faire ratifier Lisbonne. Nous ne sommes pas dans la France de 2007, deux ans après le référendum et au lendemain d’une présidentielle. La victoire des uns et la défaite des autres est encore trop fraîche. Le camp du « non » reste mobilisé. Il a gagné en confiance et détermination. Il est renforcé par tous ceux qui réclament le respect du vote souverain des Irlandais. Ainsi le dirigeant du Labour, qui avait fait campagne pour le « oui » s’oppose fermement à tout nouveau référendum. De l’autre côté, la perspective d’une nouvelle défaite dans les urnes tétanise le camp du « oui ». Surtout que celle-ci pourrait être coûteuse électoralement à la veille des prochaines européennes. Et si les Irlandais votaient « non » une deuxième fois, les dirigeants européens n’auraient aucun scénario de sortie de crise. Les menaces selon lesquelles l’Irlande aurait alors à quitter l’Union européenne n’ont aucune base : les traités actuels de l’Union ne prévoient pas de mécanismes de sortie de l’UE. Toujours est-il que la seule manière de faire en sorte que le peuple irlandais tienne bon est de mener campagne. C’est ce que je fais pour ma part. Conférence de presse à 11h, rassemblement devant les bâtiments du gouvernement avec prise de parole à 12h30, radio à 15h. La campagne irlandaise n’est pas terminée.
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Publié dans Presse

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